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Haïti: Crise politique et crise politisée : regard sur le climat actuel

L’histoire d’Haïti, de 1804 à nos jours, est jalonnée de crises, les unes plus aigues que les autres, entrainant ainsi le pays dans un va-et-vient vers nulle part, une spirale de sous-développement. Cette crise interminable affaiblit malheureusement tout effort de relèvement collectif, jusqu’à ce qu’au bout du compte, Haïti soit l’unique pays moins avancé du continent américain. Depuis toujours, elle est profitable à quelques-uns – qui ont toujours su profiter de nos périodes les plus tristes, mais collectivement, elle ne fait que cracher sur tout effort de relèvement. Nous sommes arrivés à un point où les crises politiques étant si récurrentes, que n’importe quel problème social qui, a un moment de la durée, est mal appréhendé par les autorités, peut être vite politisé, pour en faire une crise. Haïti devient une société inconcevable, inimaginable sans les crises qui la secouent depuis sa création.

Si le plus simplement possible, une crise politique est vue comme une « phase grave » dans l’évolution de la situation politique d’un pays, au point qu’elle entraîne des grèves, des manifestations, des mouvements sociaux, des émeutes ou, plus grave, une révolte ou une guerre, il faut reconnaître qui si d’autres sociétés ont connu, elles aussi, des crises, arrivent quand bien même à un moment de la durée, à tirer les leçons nécessaires pour aller de l’avant. Quant à nous autres en Haïti, notre histoire est plutôt nourrie de crises permanentes qui affectent politiquement, économiquement et socialement le pays.

La pérennisation de la crise qui, malheureusement profite à certains, a fini par boucher les tuyaux où devaient sourdre les énergies nécessaires à la construction du bien-être haïtien. Deux siècles de rabattement, de va-et-vient, au point que certains n’en doutent pas qu’on est condamné à rester sous-développé. S’ils n’ont pas raison sur notre « condamnation au sous-développement » – du moins je l’espère – ce qu’en témoigne la réalité est quand même triste. Par exemple, faute de cette crise pérenne :

– depuis la fin des années 1980, le pays connaît une chute brutale des exportations ;
– la population vit dans une situation de pauvreté où actuellement plus de 6,3 millions de personnes sont incapables de subvenir à leurs besoins essentiels, sur une population de 11 millions d’âmes ;
– le taux d’homicides a doublé entre 2007 et 2012 ;
– Haïti a du mal à mettre en place les politiques et les mécanismes institutionnels essentiels à son développement économique adéquat ;
– en plus du flux migratoire accéléré des Haïtiens, aujourd’hui plus de 45 % des Haïtiens détenant un diplôme universitaire vivent à l’extérieur ;
– en l’espace de 33 ans (1986 à nos jours) le pays a connu 22 gouvernements.
– On aurait pu défiler d’innombrables autres exemples, mais nous nous arrêtons là, avec ces faits qui devraient honnêtement nous interpeller.

Mais ajoutée à la crise réelle, la crise profonde, celle qui trouve ses racines dans nos choix politiques, lesquels – au lieu de nous conduire vers le progrès, nous enfonce de préférence dans la honte de l’histoire, il faut aussi compter les crises factuelles, les crises voulues et profitables. Car si l’instabilité nuit à une majorité, cela ne fait aucun doute que certains savent minutieusement en profiter. C’est donc dans cette optique qu’il faut inscrire ce que nous appelons dans le titre du texte « les crises politisées ». Bien évidemment, une crise, une fois ayant atteint la dimension politique, sera politiquement récupérée, sans que pour autant, cette utilisation soit malsaine, dans le sens que les acteurs qui la récupèrent n’y voient que des débouchées politiques. Car la politique n’est pas seulement nourrie de tromperies, de basses œuvres, de coups bas et autres, elle aussi – tout dépendamment des acteurs – sincère et réellement attachée à des valeurs progressistes.

Mais il est un fait, greffée à la permanence de nos crises politiques, la création et la récupération d’insatisfactions susceptibles de déboucher sur des crises, deviennent une arme stratégique entre les mains d’acteurs qui n’entendent pas laisser le libre champ aux gouvernants. A des moments, les crises sont recherchées et nourries parce qu’elles représentent une arme de combat politique majeure. Tout devient un fardeau pour le gouvernement, il suffit qu’une situation donnée (ayant presque ou atteint une phase de maturité) soit utilisée politiquement sous formes de grèves, des manifestations, etc. au profit d’un clan politique bien précis, sans que les acteurs qui, désormais se font les hérauts de cette cause, y tiennent véritablement. Généralement, les profiteurs sont des gens qui, pendant un temps, étaient dans les vestiaires, qui attendent pour provoquer des changements, des bouleversements dans le climat politique afin qu’eux, à leur tour, puissent jouer une mi-temps. La presse, aime les scandales, les créent, les alimentent, les nourrissent. La fin, la plus courante de toute crise politisée est le partage du pouvoir et non le souci réel de changer les conditions matérielles d’existence des peuples concernés. Sinon, cette récupération s’inscrit dans le souci de se faire des alliés et des sympathies pour les élections.

La politisation des crises a pour principale conséquence « des changements récurrents de gouvernements ou dans la composition des gouvernements. La _Cross-National Time Series Data Archive_ a par exemple fait remarquer qu’entre 1986 et 2006, Haïti a connu 20 changements de gouvernement (changements de premier ministre ou de la moitié du portefeuille ministériel). Au Ministère de l’Economie et des finances, en l’espace de 30 ans le pays a connu 30 ministre. Ce qui est un véritable scandale. Il est impossible à l’Etat dans un pareil contexte de donner des résultats quand, à n’importe quel moment, un ministre peut se voir éjecté.

Une petite compilation de données, m’a permis de constater également que de 1986 à nos jours, à peu près 500 personnes ont déjà occupé un portefeuille ministériel, bénéficiant ainsi des privilèges et des honneurs qui marchent de pair avec cette fonction. Et qui paye les pots cassés ? notre pauvre économie où la croissance est restée décevante. Cette situation, ajoutée aux membres de l’élite économique qui bénéficient des avantages de monopoles légaux et de clauses d’exclusivité, crée une autre frange qui, elle-même, vit pour et par la politique, laissant le peuple, au milieu, asphyxié par la misère et le désespoir.

Je crois nécessaire de conclure. Je ne saurais vous retenir trop longtemps. Je terminerai seulement pour dire qu’il est de l’intérêt de tous de trouver une solution au problème haïtien. S’il est vrai que la crise est confortable, le pays de son coté en souffre – et ceci, considérablement. Aux gouvernements de savoir qu’ils ont l’obligation de résultats, et à l’opposition aussi de savoir, qu’à des moments de l’histoire le compromis est nécessaire, sinon tous ensemble nous périrons.

Par Roudy Stanley PENN
Directeur général PoliticoTech
Politologue / MEPA

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