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L’écrivain du mois: Wilkens Scott Fifi : « Écrire dans ma langue naturelle n’est pas un choix, c’est une obligation »

Né à Port-au-Prince, Wilkens Scott Fifi est poète, Juriste, membre de l’Atelier Jeudi Soir, auteur de deux recueils de poèmes « Souvnans » publié en mai 2016 « Libera / Mizѐ Ri Kòd » en 2018. Admirateur de Georges Castera, Franckétienne, Dominique Batraville, Syto Cavé, Jeudinema, Wilkens Scott Fifi Commence à faire de la poésie dès son plus jeune âge, pour lui, la poésie est le seul moyen de dégager toute la rage et la frustration qui traverse son pays.
Chaque moi, La brève décide d’aller à la rencontre d’un écrivain, pour ce mois de juin, nous vous invite à découvrir de plus en plus ce jeune poète haïtien qui vit aux Etats-Unis, mais qui est dans l’obligation d’écrire dans sa langue maternelle.

1- Être écrivain cela veut dire quoi pour vous ?
Écrire c’est donner une partie de moi à l’humanité, c’est toute une pulsion, un ensemble de vision et d’idée sur la manière dont je conçois la vie, le beau et le juste.
Être écrivain c’est participer à bâtir l’idéal positif de ma société, c’est pousser l’être humain à questionner son état et ses gouvernants afin de changer son mode de vie pour une autre plus basé sur le bonheur.
C’est osé écrire ou dire bien haut ce que tout le monde pense tout bas dans un style propre à nous, qui échappe parfois à la compréhension des insensés.
La poésie est en moi et vis avec moi, elle est mon quotidien, elle en globe tout mon être donc je peux dire que je suis poésie mais la société me nomme poète.

Pwezi m viv mwen
Vi mwen viv pwezi m
Rezime lavi m yon powѐm andaki
Aksyon pѐdi fòs douvan powѐm nan
Aprann sa m pa gen biznis pwezi
Richѐs pa yon enterѐ literѐ
Jou m mouri pa kriye
Kouri vit ouvѐ paj la
W ap kwaze m tѐt anba
Nan yon powѐm k ap degobye lavi

(Kole bri pou byento)

2- Parlez-nous de votre rencontre avec les livres ?
Il n’y a pas vraiment une date de rencontre avec les livres puisque dès mon plus jeune âge j’ai commencé à lire des œuvres classiques mais il y a bien un moment ou mon amour pour la lecture et pour la littérature est augmenté de manière considérable. Le jour où j’ai décidé que j’allais faire la Rétho B et la Philo A, c’était au 3e secondaire au Collège mixte Lamartiniѐre à peu près 20 ans de cela.
Je me souviens comme si c’était y hier, je me suis inscrit à deux bibliothèques dont je suis toujours membre actif de l’une d’entre elles c’est bien la bibliothèque ARAKA. J’ai décidé que j’allais être un homme de lettres. J’ai suivi des séminaires sur la poésie moderne et commence à lire des auteurs de niveaux plus avancés comme Guillaume Apollinaire, Paul Eluard, René Philoctète pour ne citer que ceux-là. Après mon bac du type A, je suis accepté par la FDSE «Faculté de Droit et des sciences économiques» en sciences juridiques ou j’ai fait la connaissance d’Inema Jeudi auquel j’ai eu la chance de superviser son premier recueil de poésie titré : «Gouyad Legede»., Ensemble nous avons créé «zokòtPwezi», nous étions des poètes diseurs de la capitale, nous représentons la FDSE dans toutes les activités culturelles et devenons membres des vendredis littéraires et de l’atelier du jeudi soir qui m’ont aidé à perfectionner mon style d’écriture. J’ai publié plusieurs fois dans le cahier de l’atelier dans les colonnes du nouvelliste et dans sa revue littéraire titre :«Demanbre». Aujourd’hui j’ai publié deux recueils de poésie «Souvnans» et «libéra / Mizѐ ri Kòd» disponible sur Amazon.com et amazon.ca et je compte bien continuer à écrire et à lire tout au long de mon existence.

3- Pourquoi vous avez choisi d’écrire en créole ? Comment vous arrivez à faire ce choix linguistique ?
Écrire dans ma langue naturelle n’est pas un choix, c’est une obligation.
Pour être dans le beau, la langue mère doit prendre le dessus c’est aussi simple que ça. On est venu créole et on part créole tout le reste n’est qu’ornements, vanité superficielle. Pour moi le français n’est qu’une langue étrangère au même titre que les autres. C’est pour cette raison que notre littérature doit être avant tout créole si on veut échapper à cette imitation littéraire occidentale. Une littérature créole ouverte sur le monde où tout le monde peut apprécier la ténacité de notre folklore littéraire haïtien. Haïti est un peuple qui a une histoire et une littérature originale pour garder cette originalité l’auteur doit épouser sa vraie nature et sa vraie langue car le français ne comporte pas les mêmes images que le créole, chaque langue a sa culture comme on dit. C’est pour cela avant d’écrire en français ou en anglais le mieux à faire c’est d’écrire avant tout en créole pour mieux représenter le folklorique Haïtien.

4- Dans « Souvnans» on voit que vous être vraiment préoccupé de la réalité sociale du pays ?

Ma poésie est profondément marquée par l’amertume sociale dont le pays fait face, une gangrène qui touche tous les aspects de la vie nationale même l’amour n’est pas épargné. J’ai hurlé le désarroi de mon terroir dans Souvnans j’alerte et propose des solutions. Ma poésie accuse l’État d’Haïti d’infanticides génocidaires avec préméditations calculées sur le tas. La poésie est le seul moyen pour moi de dégager toute la rage et la frustration qui génère au fond de mon être par rapport à la situation actuelle qui développe dans mon pays. Malgré je vis aux États-Unis d’Amérique tant que le peuple haïtien continue à croupir dans la misère la plus abjecte mon esprit restera tourmenter.

Mais que puis-je faire?

La poésie est le moyen le plus efficace que j’ai pour le moment tout en réfléchissant sur d’autres actions futures.

5- Haïti traverse une crise criante depuis l’arrivé au pouvoir du régime Tet Kale, crise politique, économique, culturelle, les écrivains peuvent-ils restent silencieux a travers cette crise qui est entrain de ronger le pays de Jacques Stephen Alexis et celui de Jacques Roumain ?
La crise d’Haïti ne date pas d’y hier, «avant même qu’on me conçut la crise était …», je ne vais pas parler des « tèt kale » pour ne pas tomber dans l’exclusion ou la partisannerie. On vit l’urgence au quotidien, cette réalité précaire est devenue la norme. La vie est un ensemble de détail empiler pour ne fait qu’un, il est temps de donner de l’importance au détail qui nous échappe afin de les corrigés. (Noupa ka erenan erѐ), si on veut avoir notre couleur locale dans le temps il faut restaurer à Haïti sa vraie valeur, faire de la langue créole la seule langue officielle du pays en l’imposant comme outil d’éducation afin de changer les mentalités et les raisonnements de notre génération future. On aura de meilleurs politiciens qui saura comment prendre des décisions sans se baser sur le tâtonnement et le doute. Aujourd’hui notre ignorance nous rend timides, face à l’étranger on sourit et on les laisse faire tous ce qu’ils veulent. Le plus grand problème d’Haïtice n’est pas un régime de pouvoir mais l’éducation pilier fondamental de la société sans elle nul homme n’a de pouvoir sinon son ignorance infanticide.

6- Comment se porte la littérature haïtienne aujourd’hui ?

La littérature haïtienne d’aujourd’hui est en pleine évolution statique, on sent le dévouement et l’envie plus précisément chez les jeunes mais malheureusement cette littérature est faible et a du mal à se déplacer par faute de moyens. L’État ne finance pas les projets littéraires et les écrivains sont livrés à eux-mêmes avec leurs livres en suppliant aux gens de les acheter mais hélas les gens n’ont pas de moyen. Il n’existe même pas un crédit ou un fond littéraire permettant aux écrivains de publier leur projet de recueil. La population n’a pas accès à l’achat des livres sur internet puisqu’elle ne possède pas de carte Visas ou Master card. On essaie malgré tout d’avancer par amour pour la littérature et la poésie en investissant parfois notre argent personnel tout en sachant qu’il n’y aura pas de profit. Sans compter des maisons d’édition savec des prix extravagants tout en dépossédant l’écrivain de ses droits fondamentaux et pécuniaires sur l’ouvrage. Notre littérature est fermée sur elle-même, si vous n’écrivez pas en français vous n’allez nulle part, le créole ne se vend pas à l’extérieur et notre culture littéraire s’étouffe. Toutefois nous avons l’engouement et la volonté, notre société est porteuse de belle âme, des écrivains forts et habiles faisons en sortes que cette nouvelle génération littéraire change les choses afin de donner à la littérature haïtienne sa vraie place aux yeux du monde entier.

7- Y a-t-il une différence entre l’engagement de l’écrivain et celui de ses personnages ?
Je ne suis pas romancier, je n’ai pas de personnage dans mes écrits par contre ma poésie est pleine d’image qui représente mon engagement et ma position dans ma vie personnelle et professionnelle.
Mon engagement est de lutter à travers mes écrits pour que : le créole soit la seule et l’unique langue officielle d’Haïti, la jeunesse soit le présent et l’avenir et n’ont seulement l’avenir aux yeux de l’État, les nouveaux nés puis avoir l’espoir d’une vie meilleure.

8- Quels sont les poètes et les livres que vous avez le plus affectionné ?
La liste serait vraiment longue si j’écris les noms de tous les écrivains haïtiens que j’affectionne, toutefois il y a bien certains auteurs qui m’ont marqué dans leur vie tout comme dans leurs écrits. Ces auteurs amis des vendredis littéraires tels que Georges Castera, Lyonel Trouillot, Évelyne Trouillot, Cyto Cavé, Claude Pierre, Pierre Buteau, Dominique Batraville, Franck Étienne, Yanick Lahens, Guy Gerald Menard, LovelyKermonde Fifi et mon ami frѐre Jeudinema pour ne citer que ceux-là.
Les œuvres de ses écrivains m’ont beaucoup perfectionné mais ma plus grande admiration reste dans le vécu qu’on a partagé ensemble.

Entretien réalisé par: Ricot Marc Sony

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